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    Fury, ou l’esthétique de l’insurrection

    Anaïs Pedro 22 avril 2026
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    © Dominique Fury, Wastelands

    Née en 1956, Fury est une enfant explosive et avide d’expériences. À la sortie de ses études à la Légion d’honneur et après un passage à Sciences Po, la jeune femme éprouve le désir impérieux de se libérer d’un étau qui l’étrique. Punk dans l’âme, Fury fonde en 1977 le groupe de musique L.U.V., uniquement composé de filles, puis rejoint le collectif Bazooka en 1978 : un terrain collectif fertile pour expérimenter des formes contestataires et transgressives. Elle y découvre la sérigraphie et mêle des collages de textes à des images.

    Dominique Fury : « j’ai pris un nom furieux »

    De son vrai nom Dominique Jeantet, l’artiste s’attribue le pseudonyme Fury, un nom qui agit comme un manifeste guerrier. En effet, ce choix fait directement référence à la voiture américaine Plymouth Fury 1956, nommée Christine et personnifiée en héroïne vengeresse par Stephen King. Fury s’apparente également aux «Furies», les déesses infernales de la mythologie grecque exerçant leur châtiment sur les criminels.

    Sur le CNRTL (Centre national de ressources textuelles et lexicales), la furie est associée à une femme donnant libre cours à sa rage et à sa rancune avec une extrême violence. Les termes associés sont : «excès», «déchaînement», «fureur meurtrière», et  «engagement armé». Deux sensations ressortent de ces définitions : d’une part, on lie la colère de la femme à l’outrance et au débordement ; d’autre part, à une forme d’insurrection vindicative contre une injustice ou un ordre établi.

    La corrélation avec l’hystérie, venant du grec hystera («utérus»), désignant des troubles névrotiques, fait sens. En outre, l’adjectif hystérique revêt une lecture misogyne, car il est associé à l’hystérie féminine : des femmes en proie à des crises émotionnelles et à des accès de violence démesurés. En clair, l’hystérie féminine qualifie les femmes qui dérogent au patriarcat, des femmes qui osent exprimer leur colère sans se cacher derrière les conventions de bonne conduite.

    Ainsi, le choix d’adopter le pseudonyme Fury n’est pas neutre, c’est une position politique radicale contre l’oppression.

    © Dominique Fury, Boxing

    Sexualité et désir : entre aliénation et libération

    Fury crée ses «Cyber Pussies» en réaction à L’Origine du monde de Gustave Courbet. De fait, présenter une vulve en gros plan auréolée de poils pubiens était une action sulfureuse en 1866 ! Par ailleurs, l’œuvre fut commandée par le diplomate turco-égyptien Khalil-Bey, qui possédait une collection de tableaux érotiques foisonnante. Ainsi, l’usage du tableau était privé, ce qui, selon notre regard contemporain, lui confère un caractère pornographique.

    L’intérêt ne fut pas de libérer les femmes de la pudibonderie du XIXe siècle, mais de servir le désir masculin. Fury agit contre cette hypocrisie en se réappropriant l’image du sexe féminin. L’artiste s’inspire d’une tendance des femmes à se teindre les poils pubiens de toutes les couleurs et met sous boîte de plexiglas des sexes en fourrure acrylique. Un geste transgressif en lui-même dans une société profondément imprégnée de la pédophilie et du jeunisme.

    Ce geste artistique résonne avec la photographe Kaoru Ijima, qui en 1994 aborde la censure du poil pubien. En effet, elle explore la rigidité d’une société japonaise face au nu, et tout particulièrement face aux attributs sexuels. Son corpus photographique Hair Nude démontre l’absurdité de cette fétichisation et assoit la vulve comme une composante banale du corps.

    © Dominique Fury, Marianne

    Les «pussies» de Fury opèrent sur un principe similaire : les fourrures sont fendues, ce qui génère l’image de la vulve. Toutefois, ses poils tout fluffy aux tons acides rappellent une sorte de doudou excentrique, et la fente évoque un sac à main. Cette apparence ludique et surréaliste désexualise le sexe féminin et le rend ordinaire comme les poils sous les aisselles. Néanmoins, le dispositif du plexiglas active l’œuvre d’une autre manière. Le phénomène d’électricité statique permet aux poils de réagir sous les caresses, ce qui instaure une double dimension, à la fois joueuse et érotisante.

    Le dispositif provoque un désir de toucher, ce qui figure un lien avec la stimulation sexuelle. Bien que l’œuvre ne soit pas pensée pour mimer la réalité corporelle, elle n’en reste pas moins un objet que l’on peut titiller sans consentement. Un objet n’a pas de conscience propre, et dans une culture du viol où les minorités de genre sont davantage perçues comme objet que sujet, le consentement est bien souvent bafoué voire ignoré. Ainsi, les «pussies» de Fury ne sont innocentes qu’en surface ; elles rappellent tristement que les corps dotés d’une vulve, et ceux situés en marge des normes de genre sont fétichisés et utilisés comme des jouets.

    © Dominique Fury, The little whore in fluorescent dresse

    La pussy The little whore in fluorescent fait référence à une prostituée vêtue d’un manteau rose pétant, aperçue dans la rue par l’artiste. La figure de la prostituée, à la fois désirée et vilipendée, met en lumière le paradoxe d’un système où il n’est respectable de vendre ses services uniquement dans le cadre d’une relation conjugale. Le rose Barbie et le bras de poupée qui s’extirpent de la fente suggèrent une femme standardisée cherchant à s’extraire du joug d’une féminité hétéronormée.

    Ses «pussies» ont été présentées au PAD aux côtés de grands noms tels que Niki de Saint Phalle et Yayoi Kusama, par la galerie Galerie Jean‑François Cazeau, et sont toujours visibles sur rendez-vous à la galerie.

    © Dominique Fury, Cinquante nuances de rouge

    Nos corps en lutte 

    Dans l’œuvre Cinquante nuances de rouge, l’artiste nous place face à un paysage éclaté où une femme se tient droite, serrant fermement une barre dans ses mains. La madone, un sujet religieux réinvesti par Fury, apparaît résiliente dans cette nature qui s’effrite sous les giclées de sang. Elle instaure un climat d’espoir, une bulle de survie dans cet état d’effondrement. Des émanations d’animaux et d’autres choses vivantes, plus ou moins marquées, tentent de percer à travers ce décor enfumé.

    Ce contraste intense entre fragilité et force explore cet équilibre bancal entre reconstruction et destruction, suite à un drame encore diffus dans l’esprit de l’artiste. La toile a été réalisée avant l’attentat du Bataclan du 13 novembre 2015. Ainsi, cette femme, qui nous regarde droit dans les yeux, nous invite à rester témoins et à préserver notre devoir de mémoire.

    © Dominique Fury, Watching Gaza

    Watching Gaza nous confronte à l’infortune des Gazaouis, acculés dans une zone de guerre dont il est difficile de s’extraire. Une femme regarde vers un ailleurs cireux, dépouillé de toute vitalité. Elle semble traversée par des couleurs et des lignes diffractées. Les contours de tout un peuple ont explosé, et pourtant, leurs voix passent à travers nos corps sans que cela n’affecte nos vies. Nous visionnons leur détresse via nos écrans, et la toile cristallise ce constat d’impuissance collective et individuelle.

    D’autres oeuvres de Fury sont à découvrir à l’exposition collective Réel et Virtuel, présentée à la Galerie Estace, à Paris dans 3ème arrondissement.

    Anaïs Pedro

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